Il y a dans ce troisième tome quelque chose qui ressemble à un testament. Non pas la résignation, mais la plénitude d'une œuvre qui sait où elle va et comment y parvenir. Les Reines de sang — Agrippine 3 : Ce qui ne peut être nommé clôt une trilogie remarquable, et son arrivée en librairie le 19 mars 2026 est l'une des sorties éditoriales les plus attendues de ce début d'année pour les amateurs de bande dessinée historique.
La série Les Reines de sang : un projet éditorial d'envergure#
Avant d'entrer dans le détail de ce troisième volume, il convient de situer l'œuvre dans son contexte. Les Reines de sang est une collection des éditions Delcourt qui rassemble plusieurs séries indépendantes, chacune consacrée à une figure féminine de l'histoire dont le destin a croisé — et souvent défié — celui du pouvoir masculin de son époque.
La collection a déjà exploré des personnages aussi distincts que Cléopâtre, Marie Tudor ou Isabelle la Catholique, avec des équipes créatives différentes pour chaque arc. Ce qui les unit : un regard éditorial cohérent, une exigence narrative et visuelle, et le refus de réduire ces femmes à leur rôle d'épouses ou de mères. Elles sont des stratèges, des survivantes, des architectes d'un pouvoir qui ne leur appartient que partiellement.
Pour Agrippine, c'est le duo Luca Blengino (scénario) et Roberto Ali (dessin) qui s'est emparé du personnage — avec une profondeur qui, de l'avis général de la presse spécialisée, dépasse ce qu'on attendait d'une commande de collection.
Agrippine la Mineure : portrait d'une puissance#
On ne perçoit ici qu'imparfaitement la complexité d'Agrippine la Mineure si on la réduit à sa relation avec Néron. Fille de Germanicus, sœur de Caligula, épouse de l'empereur Claude, mère de Néron — elle est l'une des femmes les mieux documentées de l'histoire romaine, et pourtant l'une des plus mal comprises.
Rome impériale, milieu du Ier siècle. Le pouvoir se transmet par les hommes, mais il se construit souvent par les femmes. Agrippine l'a compris mieux que quiconque. Sa stratégie pour placer son fils Néron sur le trône — au détriment de Britannicus, fils légitime de Claude — est un chef-d'œuvre de patience politique, de manipulation affective et de violence calculée.
Les deux premiers tomes de la trilogie Delcourt avaient exploré respectivement :
- Tome 1 — Sang céleste : la jeunesse d'Agrippine, sa formation au sein d'une famille impériale qui brûle ses membres autant qu'elle les élève
- Tome 2 — Le théâtre des fous : la montée en puissance, les alliances, les sacrifices consentis pour construire l'avenir de Néron
Ce qui ne peut être nommé — le tome 3#
Le titre du troisième volume résonne comme une mise en garde. Ce qui ne peut être nommé, c'est ce qui dépasse le dicible, ce que les chroniqueurs de l'Antiquité ont tu ou oblitéré : les motivations réelles, les amours impossibles, les loyautés brisées.
On perçoit dans cet ultime tome le parti pris narratif de Blengino : ne pas chercher à tout expliquer, mais à tout ressentir. Agrippine n'est pas disséquée, elle est habitée. Et c'est là que le travail de Roberto Ali prend toute sa dimension — ses planches ont cette qualité rare de donner un corps aux silences, de rendre l'intériorité visible sans jamais la réduire.
Le tome accompagne la chute. Parce que c'est inévitable — l'histoire nous la raconte depuis deux mille ans. Agrippine sera tuée sur ordre de son propre fils en l'an 59. Mais la façon dont Blengino choisit d'y conduire le lecteur transforme ce destin connu en quelque chose d'inattendu : une méditation sur le prix du pouvoir, et sur ce qu'on abandonne pour l'atteindre.
Le regard de Roberto Ali sur Rome#
Il faut parler du dessin. Roberto Ali construit une Rome à la fois grandiose et intime — les fresques somptueuses côtoient les visages épuisés, les marbres impériaux s'effacent devant les silences d'une femme seule dans une pièce. Son trait possède cette nervosité particulière qui convient aux récits de cour : jamais de repos, toujours en alerte.
La palette chromatique évolue d'un tome à l'autre — plus chaude dans le premier (les espoirs, les ambitions), plus tranchante dans le troisième (les deuils, les décisions irréversibles). C'est un travail de colorisation qui accompagne l'arc émotionnel de l'héroïne avec une cohérence remarquable.
Un complément avec Poppée Sabine#
Cette sortie s'accompagne, en avril 2026, d'un one-shot dédié à Poppée Sabine, l'épouse de Néron et rivale historique d'Agrippine pour l'influence sur l'empereur. Illustré par Riccardo Randazzo, ce volume satellite permet d'éclairer le troisième tome d'Agrippine par un regard extérieur, celui de la femme qui a su profiter du vide laissé par la chute de la mère.
C'est un dispositif éditorial intelligent — les deux albums fonctionnent de façon autonome mais se répondent, offrant deux lectures d'un même moment historique depuis des points de vue opposés.
Pourquoi cette trilogie compte#
Dans le paysage de la BD historique française, Les Reines de sang — Agrippine s'inscrit dans une lignée exigeante. Ce n'est pas de la vulgarisation déguisée en fiction, ni de la reconstitution illustrée — c'est une œuvre qui prend ses distances avec les sources pour creuser ce que l'histoire officielle n'a pas pu ou voulu transmettre.
Pour les lecteurs qui suivent les grandes sorties du genre, ce tome 3 complète une série qui mérite d'être lue dans son intégralité — ce qu'on espère voir disponible en coffret avant la fin 2026. Pour découvrir d'autres œuvres qui ont marqué la scène BD ces derniers mois, notre sélection des meilleures BD 2026 offre un panorama complet. Et si vous cherchez à situer cette sortie dans le contexte des annulations et tensions qui secouent le marché éditorial, notre analyse du marché BD en France — chiffres et tendances 2026 est un complément utile.
La sortie de mars d'Agrippine 3 confirme aussi que la collection Reines de sang reste une valeur éditoriale solide, à un moment où le secteur cherche ses repères après l'annulation d'Angoulême 2026 et ses impacts.
En résumé#
Les Reines de sang — Agrippine 3 : Ce qui ne peut être nommé est une conclusion digne d'une trilogie ambitieuse. Blengino et Ali terminent ce qu'ils ont commencé avec la même rigueur narrative et la même beauté plastique. C'est de la bande dessinée historique qui ne se contente pas de raconter — elle questionne, elle trouble, elle reste.
Disponible en librairie le 19 mars 2026. À lire idéalement après avoir (re)lu les deux premiers tomes.



