Aller au contenu

Jirô Taniguchi : les inédits posthumes et l'héritage

Par Sylvie M.

9 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers

Le 11 février 2017, Jirô Taniguchi s'éteignait à Tokyo, laissant derrière lui une œuvre d'une ampleur et d'une cohérence rares dans l'histoire du manga. Mais la mort d'un créateur de cette trempe n'est pas une clôture — c'est, souvent, le début d'une autre forme de dialogue. Neuf ans après sa disparition, les publications posthumes continuent d'arriver en librairie, les unes après les autres, comme des lettres qu'on aurait oublié de poster et qui ressurgissent, intactes, de tiroirs dont on croyait avoir fait le tour. Chacune révèle un fragment supplémentaire d'un homme qui avait fait du ralentissement son esthétique et de la mémoire son territoire.

Ce que les inédits révèlent d'une méthode#

Taniguchi était, selon tous ceux qui l'ont côtoyé, un travailleur méticuleux et secret. Il ne jetait rien. Ses carnets de travail, ses études de personnages, ses pages d'exercices formels — tout cela dormait dans des archives soigneusement conservées par son entourage et son éditeur japonais Shogakukan, avec lequel il a entretenu une relation de confiance sur plusieurs décennies. C'est de cette rigueur archivistique que sont nés les inédits qui continuent d'alimenter les catalogues français.

La Forêt Millénaire, publiée par Rue de Sèvres, fut la première résurrection éditoriale majeure : l'ouvrage, que Taniguchi avait eu le temps d'achever avant sa mort malgré la maladie, représentait son testament graphique le plus accompli sur le thème de la nature comme espace de révélation. La forêt y fonctionnait comme un personnage à part entière — un interlocuteur silencieux dont chaque planche capturait la densité organique avec cette précision botanique que le maître avait affinée depuis L'Homme qui Marche.

Puis vint Choses à Tenter (Izanau Mono), recueil de nouvelles graphiques dans lequel Taniguchi avait expérimenté avec une liberté formelle inhabituelle dans sa production : encre de Chine, encre blanche, crayons sur papier couleur, lavis aquarellés. Ces pages-là ne ressemblent à rien d'autre dans son œuvre. Elles ressemblent à un artiste qui parle à lui-même, qui teste, qui doute, qui recommence — et cette intimité insolite avec son propre processus créatif les rend précieuses d'une façon différente de ses œuvres maîtresses publiées de son vivant.

Blue Corner et la question du fragment#

En 2024, Pika Graphics publiait en France Blue Corner — une œuvre posthume qui avait suscité une attention particulière des spécialistes en raison de son caractère inachevé. Taniguchi y explorait le monde de la boxe, territoire qu'il avait déjà approché dans The Ice Wanderer et dans certaines nouvelles de jeunesse, mais avec une maturité narrative et une économie de moyens qui marquaient clairement une œuvre de sa dernière période.

Blue Corner pose une question esthétique et éditoriale difficile : que fait-on d'une œuvre fragmentaire laissée par un auteur disparu ? La tentation de compléter, de faire "finir" par d'autres mains, est réelle dans le monde de l'édition manga — ce n'est pas une pratique inconnue, et certains studios japonais ne s'en privent pas. Pika Graphics a choisi de publier le matériau tel quel, avec une postface expliquant le contexte de sa création, laissant au lecteur le soin de naviguer dans cette incomplétion. C'est un choix éditorial courageux et intellectuellement honnête, qui respecte davantage l'œuvre que ne l'aurait fait une complétion artificielle.

Ce respect du fragment est, en soi, une posture japonaise profondément ancrée. Le concept de ma — l'espace vide, le silence entre les notes — est central dans l'esthétique japonaise classique. Dans une page de Taniguchi, le blanc n'est jamais absence : il est respiration, durée, invitation à une présence intérieure. Laisser Blue Corner inachevé, c'est, d'une certaine façon, lui être fidèle.

L'héritage du manga contemplatif#

Taniguchi n'a pas inventé le manga contemplatif — il y a, dans la tradition du gekiga des années 1970, des précédents illustres. Mais il a été l'un des premiers à lui donner une audience mondiale, en grande partie grâce à la France, pays où il a été reconnu comme un pair par les milieux de la bande dessinée franco-belge avant même d'atteindre la reconnaissance institutionnelle au Japon.

Ce paradoxe — être prophète à Paris avant de l'être à Tokyo — dit quelque chose d'essentiel sur la manière dont la France a fonctionné comme chambre d'amplification pour certains courants du manga que le marché japonais grand public trouvait trop lents, trop silencieux, trop intérieurs. Taniguchi a reçu à Angoulême en 2003 le prix du meilleur scénario pour Quartier lointain, puis en 2005 le prix du dessin pour Le Sommet des Dieux — un album sans intrigue au sens conventionnel, sans antagoniste, sans climax dramatique, juste un homme qui marche dans une ville et qui perçoit. Ce prix était une déclaration esthétique de toute une culture de lecteurs.

Son influence sur la génération de mangakas qui lui a succédé est difficile à mesurer précisément, mais palpable. Des auteurs comme Inio Asano (Bonne Nuit Punpun), Daisuke Igarashi (Les Enfants de la Mer) ou Kaiu Shirai partagent, chacun à sa façon, quelque chose de cette attention à la texture du quotidien que Taniguchi avait faite sienne. La question de la marche comme acte narratif, en particulier, traverse une bonne partie de la production seinen contemporaine — et dans chaque histoire où un personnage déambule sans destination précise, il y a un peu de Taniguchi.

Pour une introduction à ce courant contemplatif et à ses représentants actuels, l'article Seinen manga : 15 séries pour lecteurs adultes offre une sélection qui permet de mesurer l'étendue de l'héritage.

Les Années Douces : le retour en librairie d'un chef-d'œuvre#

En mai 2025, Casterman annonçait une nouvelle édition de Les Années Douces (Harukana Machi-e) — l'une des œuvres les plus personnelles de Taniguchi, dans laquelle un homme d'âge mûr retourne dans la ville de son enfance et se retrouve projeté dans son passé d'adolescent. L'album fonctionne comme une méditation sur la mémoire involontaire, sur ce que l'on devient et ce que l'on laisse derrière soi, et sur la manière dont les lieux gardent en eux les empreintes de ceux qui les ont habités.

La décision de Casterman de proposer une édition revue et complétée en volume unique — format qui avantage la continuité narrative — témoigne de la vitalité persistante de l'œuvre de Taniguchi dans le catalogue français. Les Années Douces n'est pas un album qu'on lit une seule fois : c'est le genre de livre qu'on reprend à différents moments de sa vie et dans lequel on trouve à chaque lecture quelque chose qu'on n'avait pas vu, parce que c'est soi-même qui a changé entre-temps.

Cette dimension temporelle de la lecture est précisément ce que Taniguchi cherchait à produire : des œuvres qui vieillissent avec leur lecteur, qui ne s'épuisent pas dans une première approche mais qui s'approfondissent avec le temps. C'est aussi ce qui distingue son œuvre des formats de consommation rapide qui dominent aujourd'hui le marché — et ce qui explique pourquoi ses inédits posthumes continuent d'attirer un public qui aurait pu passer à autre chose.

La question des carnets : ce qui reste à découvrir#

Les archives Taniguchi, conservées par sa famille et ses éditeurs japonais, contiennent vraisemblablement encore des matériaux non publiés — études préparatoires, esquisses de projets abandonnés, notes de travail. En 2021, le site spécialisé Café 9e Art signalait l'existence d'inédits potentiels en évoquant des histoires courtes jamais rassemblées en volume, des couvertures alternatives, des pages de recherche graphique.

La question de savoir ce qui mérite d'être publié posthumement et ce qui doit demeurer dans la sphère privée de l'atelier est une question éthique autant qu'éditoriale. Taniguchi était un perfectionniste — la possibilité qu'il ait délibérément mis de côté certains travaux pour ne pas les juger à la hauteur de ses standards est réelle. Publier des esquisses ou des ébauches sans son accord explicite, même pour satisfaire une demande légitime des lecteurs, comporte une forme de trahison possible.

Les meilleures publications posthumes sont celles qui, comme Blue Corner ou Choses à Tenter, laissent visible leur caractère de fragment ou d'expérience, sans prétendre au statut d'œuvre aboutie que leur auteur ne leur a pas conféré. Elles sont précieuses pour ce qu'elles montrent du processus, non pour ce qu'elles accomplissent narrativement.

Un héritage vivant dans le manga contemporain#

La catégorie "manga contemplatif" a connu une renaissance éditoriale significative dans les années 2020, et Taniguchi y est pour beaucoup. Des one-shots comme ceux que l'article Manga court, 1 tome, 15 one-shots recense témoignent d'une tendance de fond : les lecteurs cherchent des expériences narratives brèves mais denses, qui privilégient la profondeur sur le volume, l'émotion sur l'action. C'est exactement ce que Taniguchi a passé sa vie à produire.

Il serait réducteur de limiter son influence à cette catégorie esthétique. Taniguchi était aussi un auteur d'aventures alpines (Sommet des Dieux), de romans graphiques historiques (Quartier Lointain, Elle s'appelait Tomoji), de récits de science-fiction (L'Homme qui Marche dans sa dimension fantastique). La richesse de son catalogue est telle qu'on peut en avoir lu la moitié sans avoir encore rencontré le Taniguchi qui vous parlera le plus directement. Pour une orientation dans cet héritage foisonnant, l'article Meilleurs mangas 2026 : sélection par genre propose des portes d'entrée adaptées à différentes sensibilités de lecteurs.

Ce que la mort d'un maître enseigne#

Il y a quelque chose d'instructif dans la façon dont le monde de la bande dessinée francophone traite l'œuvre posthume de Taniguchi, comparée à celle d'autres maîtres disparus. La continuité des publications, le soin apporté aux nouvelles éditions, les discussions critiques entretenues dans les revues et les colloques — tout cela dit que Taniguchi n'est pas entré dans la case "classique consacré et rangé" mais reste un auteur actif dans la conversation contemporaine.

C'est peut-être sa plus grande victoire : avoir créé une œuvre qui résiste au temps non pas parce qu'elle se situe hors du temps, mais parce qu'elle touche à ce qui, dans l'expérience humaine, ne vieillit pas — la marche dans un paysage matinal, la rencontre avec un chat errant, le souvenir d'une rue qui n'existe plus, la douleur douce d'un été qui se termine. Ces thèmes-là n'ont pas de date de péremption. Et tant qu'il restera des lecteurs pour s'arrêter dans la lecture et lever les yeux, légèrement ébranlés, quelque chose de Taniguchi continuera de marcher dans les pages.

Sources#

SM

Sylvie M.

Critique culturelle & littéraire

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi