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DanDaDan : pourquoi l'absurde paranormal conquiert l'anime en 2026

Par Sylvie M.

8 min de lecture
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Il y a un moment dans le premier épisode de DanDaDan que je n'avais pas vu venir. Momo, lycéenne fan de yokai, et Okarun, garçon timide convaincu de l'existence des extraterrestres, viennent de passer leurs premier quart d'heure à se moquer mutuellement de leurs croyances respectives. Puis ils entrent ensemble dans un bâtiment hanté pour prouver chacun que l'autre a tort. Ce qui suit est une des scènes d'horreur comique les plus efficacement exécutées que j'ai vues dans un anime depuis des années, avec des entités qui n'ont aucune raison d'exister dans le même univers et qui pourtant cohabitent parfaitement. Science SARU a mis en images ce que Yukinobu Tatsu avait compris le premier : le paranormal n'est drôle que quand les personnages ont quelque chose à perdre.

C'est exactement ça, le secret de DanDaDan. Ce n'est pas une série sur les yokai, ni sur les aliens, ni sur la romance adolescente. C'est une série sur ce que ça coûte de croire en quelque chose que personne autour de vous ne valide.

L'absurde comme structure narrative, pas comme décoration#

Beaucoup de séries essaient l'absurde. Peu y arrivent parce qu'elles l'utilisent comme condiment, quelques scènes barrées dans un récit par ailleurs raisonnable. Tatsu, lui, a construit son absurde de l'intérieur. Les yokai et les aliens n'arrivent pas de nulle part dans DanDaDan : ils émergent de la psychologie des personnages. Okarun, harcelé au lycée, traité d'extra-terrestre par ses camarades, rencontre de vrais extraterrestres. Momo, fille d'une femme qui parle aux esprits, hérite d'une puissance spirituelle qu'elle n'a pas demandée. Le surnaturel est la métaphore rendue littérale.

Ce choix narratif donne à la série une cohérence que les croisements de genre habituels n'ont pas. Quand l'anime de l'automne 2024 a démarré sur Netflix et Crunchyroll, plusieurs critiques ont essayé de le comparer à Mob Psycho 100 (pouvoirs psy, adolescent inadapté), à Ranma 1/2 (transformations corporelles absurdes, romance chaotique) ou à GeGeGe no Kitaro (folklore yokai modernisé). Aucune de ces comparaisons ne tient vraiment. DanDaDan est plus proche, dans sa logique interne, des premières heures de Jujutsu Kaisen : une série de shonen qui utilise le combat surnaturel pour parler de peur adolescente, mais avec un ton résolument plus déjanté et une capacité à changer de registre en trois cases.

Le manga, en cours depuis 2021 sur Shonen Jump+, a dépassé les 12 millions de volumes en circulation fin 2025, porté par la saison 2 et le prix Shogakukan. 22 tankobons en janvier 2026. La saison 1 de l'anime a été diffusée d'octobre à décembre 2024. La saison 2, dirigée par Fuga Yamashiro et Abel Gongora, est sortie en juillet 2025 avec 12 épisodes. Une saison 3 est confirmée pour 2027. Ce rythme de production, deux saisons en moins de deux ans avec une troisième déjà annoncée, dit beaucoup sur la confiance commerciale dans la franchise.

Science SARU et le pari de l'animation expérimentale#

J'ai relu des passages de l'interview de Fuga Yamashiro accordée à Anime News Network avant la saison 2, et ce qui ressort clairement, c'est que Science SARU ne cherche pas à "adapter" le manga de Tatsu. Ils cherchent à le dépasser visuellement.

Science SARU est un studio qui fonctionne différemment. Fondé par Masaaki Yuasa, le réalisateur de Devilman Crybaby et Keep Your Hands Off Eizouken, il a une culture de la prise de risque formelle que peu de studios d'animation japonais partagent. Leurs séquences d'action dans DanDaDan ne respectent pas les conventions de mise en page du shonen classique : les cadres explosent, les fondus sont volontairement sales, les transitions entre le comique et l'horreur se font en une fraction de seconde sans préparation du spectateur. C'est de la mise en scène qui assume l'inconfort.

Le character design de Naoyuki Onda et la conception des entités surnaturelles par Yoshimichi Kameda jouent un rôle crucial. Les yokai de DanDaDan sont hideux d'une façon spécifique : pas le grotesque stylisé d'un Ushiro no Hyaku Monogatari, pas le mignon-effrayant d'un GeGeGe no Kitaro. Ce sont des choses qui n'auraient pas dû être animées, des créatures dont la physiologie défie les conventions de ce qu'on peut mettre en mouvement sans que ce soit ridicule. Kameda réussit quelque chose de rare : des designs qui restent dans la tête après visionnage.

La musique de Kensuke Ushio complète le tableau. Ushio avait déjà travaillé avec Science SARU sur Devilman Crybaby, et sa capacité à osciller entre l'électronique dissonante et la pop adolescente dans la même séquence est exactement ce que demande le matériau source.

La romance comme centre de gravité#

Honnêtement, c'est là que j'ai changé d'avis sur DanDaDan en regardant la saison 2. Au départ, je voyais la romance entre Momo et Okarun comme un élément parmi d'autres, le liant émotionnel classique du shonen. Après douze épisodes supplémentaires, j'ai compris que c'est l'inverse : le paranormal est le prétexte, la romance est le sujet.

Tatsu a compris quelque chose que les séries comme Frieren saison 2 ont compris différemment : les adolescents n'ont pas besoin qu'on leur explique leurs émotions. Ils ont besoin qu'on leur montre que leurs émotions sont réelles et importantes, même quand elles semblent absurdes vues de l'extérieur. Okarun qui se transforme en être aux pouvoirs indéfinis chaque fois qu'il est en danger, c'est une métaphore adolescente aussi littérale qu'efficace. Momo qui hérite de la puissance d'une aïeule qu'elle n'a pas connue, c'est le poids de la famille rendu physique.

Le fait que les deux protagonistes soient à la fois ridicules et sincères est la clé du fonctionnement émotionnel de la série. Dans les shonen classiques analysés dans notre sélection des meilleurs mangas 2026, la romance reste souvent en retrait du combat, comme une récompense différée. DanDaDan met la relation au centre dès le départ, et c'est ce qui fidélise un public plus large que le public habituel de l'action surnaturelle.

Versus les shonen classiques : un positionnement délibéré#

Il serait facile de mettre DanDaDan dans la case "nouveau shonen de combat" et de passer à autre chose. Ce serait passer à côté du positionnement éditorial de Tatsu.

DanDaDan est publié sur Shonen Jump+, la plateforme numérique de Shueisha, et non dans le magazine papier Weekly Shonen Jump. Cette distinction compte. Jump+ accueille des œuvres plus expérimentales, avec une plus grande latitude formelle et thématique. Chainsaw Man (Part 2), Spy x Family, Kaiju No. 8 viennent de cette plateforme. Ce n'est pas le Jump de Dragon Ball et One Piece, formaté pour un public primaire large ; c'est un espace où les auteurs peuvent tenter des choses qui ne passeraient pas dans le format hebdomadaire papier.

Cette liberté éditoriale se voit dans DanDaDan. Le rythme est erratique par design : certains arcs se terminent en quelques chapitres, d'autres s'étirent sur des dizaines de volumes. Tatsu n'a pas l'obligation de maintenir un rythme de publication qui satisfasse une rédaction. Il écrit à sa propre cadence, ce qui donne au manga une qualité de spontanéité assez rare. Parfois ça tâtonne, honnêtement : certains arcs de milieu de série ont un peu perdu le fil de l'urgence narrative des débuts. Mais les sommets sont suffisamment hauts pour qu'on pardonne les creux.

Ce que DanDaDan dit du paysage anime en 2026#

Le pipeline industriel webtoon-anime a inondé le marché de séries de qualité inégale, dont beaucoup ont une esthétique visuelle très codifiée. DanDaDan s'inscrit dans un contre-mouvement discret mais réel : des séries qui refusent le formatage, qui misent sur une identité visuelle reconnaissable et une proposition narrative distincte.

La saison 3 confirmée pour 2027 et la progression continue des ventes manga (le prix Shogakukan décerné en 2026 en est un indicateur) confirment que DanDaDan n'est pas un phénomène éphémère. C'est une franchise installée, avec un public fidèle qui s'élargit à chaque saison.

Ce qui me frappe, rétrospectivement, c'est à quel point DanDaDan ressemble peu à ce qu'on attendrait d'un grand succès commercial. Aucune mécanique de progression clairement définie, pas de système de puissance lisible comme les rangs de Solo Leveling ou les techniques de Jujutsu Kaisen, pas de worldbuilding encyclopédique à décortiquer sur Reddit. Juste deux adolescents mal dans leur peau qui courent dans tous les sens en essayant de survivre à des choses qui n'existent pas, et qui finissent progressivement par s'accorder confiance.

C'est beaucoup plus simple que ça en a l'air. Et c'est probablement pour ça que ça marche.

Sources#

SM

Sylvie M.

Critique culturelle & littéraire

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