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Bande dessinée : définition, histoire et 9e art

Bande dessinée : définition, histoire et 9e art

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

L'odeur du papier glacé, cette encre fraîche qui vous saisit quand on ouvre un album neuf. J'avais quinze ans, je crois, la première fois que j'ai poussé la porte de la librairie Bédéphile, rue Dante à Paris, un samedi de novembre 1980. Les bacs débordaient de Métal Hurlant, les murs étaient tapissés de planches originales, et le libraire, un homme aux lunettes rondes qui ressemblait vaguement à Gaston Lagaffe, m'a tendu un exemplaire des Cités obscures de Schuiten en me disant : « Tiens, ça c'est pour toi. » Je ne savais pas encore que la bande dessinée allait devenir l'une des trames les plus tenaces de ma vie de lectrice.

Il y a dans ce médium une essence singulière, celle d'un art qui a traversé deux siècles de mutations, des « histoires en estampes » du Genevois Rodolphe Töpffer aux webtoons coréens lus par des millions de personnes sur smartphone. Son histoire n'est pas l'ascension linéaire qu'on aime raconter. C'est une succession de crises et de renaissances, de mépris institutionnel et de reconquêtes obstinées.

La bande dessinée : tentative de définition#

Définir la bande dessinée est un exercice plus délicat qu'il n'y paraît, et je m'y suis cassé les dents plus d'une fois en essayant de l'expliquer à des amis littéraires convaincus que « ce n'est pas de la vraie lecture ». Au sens le plus large, c'est un art de la narration séquentielle : une succession d'images fixes, généralement accompagnées de texte, organisées pour produire un récit. Will Eisner, figure tutélaire du médium, parlait d'« art séquentiel » (sequential art). Thierry Groensteen, théoricien français de référence, préfère le concept de « solidarité iconique », l'idée que les images de BD tirent leur sens de leur coexistence sur la page (source : Les Impressions Nouvelles).

On perçoit ici toute la subtilité du médium : ce n'est ni du cinéma figé, ni de la littérature illustrée. C'est un registre à part entière, une palette expressive qui ne se réduit à aucune autre.

En pratique, la BD se décline sous des formes d'une diversité vertigineuse : album franco-belge de 48 pages, comic book américain de 22 pages, manga japonais sérialisé en magazine, roman graphique de 300 pages, webtoon lu verticalement sur écran. Ce qui les unit, c'est ce principe central : des images mises en relation pour créer du sens narratif.

Le terme « 9e art » a été popularisé en France dans les années 1960 par le critique Claude Beylie et le cinéaste Morris, dans la continuité d'une classification des arts qui va de l'architecture (1er art) au cinéma (7e art) puis à la télévision (8e art). La bande dessinée occupe la neuvième place. Une reconnaissance tardive, mais désormais solidement ancrée dans le paysage culturel.

Les origines : Töpffer et la naissance d'un médium#

Des images séquentielles avant la BD#

Les ancêtres de la bande dessinée sont aussi vieux que le récit en images lui-même. La Tapisserie de Bayeux (XIe siècle), les estampes japonaises, les feuilles volantes satiriques du XVIIIe siècle. Autant de formes qui préfigurent le médium sans en constituer véritablement des exemples. Il manquait un élément clé : l'articulation systématique entre texte et images dans un dispositif narratif séquentiel.

Rodolphe Töpffer, père fondateur#

C'est le Genevois Rodolphe Töpffer (1799-1846) qui franchit le pas. Professeur, peintre et écrivain, Töpffer publie en 1833 L'Histoire de Monsieur Jabot, considérée comme la première bande dessinée moderne. Chaque page contient plusieurs cases accompagnées de légendes, le tout formant un récit continu et humoristique (source : Töpfferiana).

Ce qui distingue Töpffer de ses prédécesseurs, c'est sa conscience théorique du médium. Il invente non seulement la « littérature en estampes » mais en formule aussi les principes. Goethe lui-même, à qui Töpffer avait envoyé ses manuscrits, encouragea leur publication. L'auteur suisse produisit sept albums entre 1833 et 1845, un corpus fondateur que Thierry Groensteen qualifie de « moment töpfférien » (source : Laboratoire junior Sciences du Design).

J'ai découvert l'existence de Töpffer très tard, je dois l'avouer. C'est en feuilletant un catalogue d'exposition à la Maison de Balzac, un après-midi pluvieux de 2003, que je suis tombée sur une reproduction de Monsieur Jabot. La modernité du trait, presque deux siècles plus tôt, m'a saisie.

L'essor de la presse illustrée#

Après Töpffer, la bande dessinée se développe dans la presse. Aux États-Unis, Richard Felton Outcault crée The Yellow Kid en 1895 dans le New York World de Pulitzer, la première BD publiée régulièrement dans un quotidien. Le comic strip américain est né. En Europe, les journaux pour la jeunesse comme Le Petit Français illustré ou L'Épatant diffusent les Pieds Nickelés de Louis Forton dès 1908.

L'âge d'or franco-belge : Tintin, Spirou et la ligne claire#

Le Journal de Tintin et le Journal de Spirou#

Les années 1940-1970 sont l'âge d'or de la bande dessinée franco-belge. Deux magazines rivaux structurent le paysage : le Journal de Tintin (1946, éditions du Lombard) et Spirou (1938, éditions Dupuis). Chacun fédère des écoles stylistiques distinctes (source : Wikipédia - BD franco-belge).

Hergé (Georges Remi, 1907-1983) incarne l'école de la « ligne claire » : trait précis, aplats de couleur, décors documentés avec une rigueur maniaque. Les Aventures de Tintin, publiées de 1929 à 1976, ont été traduites dans plus de 70 langues et vendues à plus de 250 millions d'exemplaires. Il y a dans ce trait une empreinte reconnaissable entre mille, une économie de moyens qui touche à l'épure. Hergé est considéré comme le père de la BD européenne moderne.

Du côté de Spirou, André Franquin (1924-1997) révolutionne le dynamisme graphique. Son Gaston Lagaffe (1957) introduit un anti-héros anarchiste dans un magazine pour enfants. Franquin pousse la mise en page vers une expressivité inédite, avec des gags visuels d'une inventivité qui influence encore les auteurs contemporains.

Les autres géants de l'âge d'or#

La période est d'une richesse exceptionnelle. Morris crée Lucky Luke (1946), Peyo imagine les Schtroumpfs (1958), Goscinny et Uderzo lancent Astérix en 1959, qui deviendra la deuxième BD la plus vendue au monde avec plus de 393 millions d'albums écoulés, derrière One Piece (plus de 578 millions). Edgar P. Jacobs, avec Blake et Mortimer, impose un style réaliste et narratif ambitieux.

Les années 1960-1970 voient émerger une BD adulte en France avec des revues comme Pilote (1959), qui publie Goscinny, Gotlib, Bretécher, Giraud/Moebius. C'est tout un univers qui s'ouvre : la bande dessinée commence à s'affranchir de son image de « lecture pour enfants ». Je me souviens de l'exposition « Bande dessinée et figuration narrative » au musée des Arts décoratifs en 1967, dont ma mère gardait le catalogue comme une relique. C'était, paraît-il, la première fois qu'un musée parisien prenait le médium au sérieux.

Le comic book américain : super-héros et underground#

L'ère des super-héros#

Aux États-Unis, la BD prend un chemin très différent avec le comic book. En 1938, Jerry Siegel et Joe Shuster créent Superman dans Action Comics #1, naissance du super-héros et d'une industrie qui génère aujourd'hui des milliards de dollars entre comics, films et produits dérivés. Batman suit en 1939, Captain America en 1941.

L'après-guerre apporte une crise : la publication en 1954 de Seduction of the Innocent par le psychiatre Fredric Wertham entraîne la création du Comics Code Authority, un système d'autocensure draconien qui contraint le contenu des comic books pendant des décennies. Cette période est déterminante pour comprendre les blocages créatifs qui persisteront pendant quarante ans.

Les comix underground#

La réponse vient des marges, et c'est souvent là que l'art respire le mieux. À la fin des années 1960, un mouvement underground émerge à San Francisco, en pleine contre-culture. Robert Crumb publie Zap Comix #1 en 1968, vendant les premiers exemplaires dans une poussette de bébé au coin de Haight et Ashbury (source : Britannica - R. Crumb). Les comix (avec un « x » pour marquer la transgression) abordent tout ce que le Comics Code interdit : sexualité, drogue, politique radicale.

Ce mouvement, rejoint par Gilbert Shelton, Spain Rodriguez ou Harvey Pekar, ouvre la voie à la bande dessinée alternative des années 1980-1990 : Raw (Art Spiegelman), Love & Rockets (frères Hernandez), Ghost World (Daniel Clowes). Le roman graphique tel qu'on le connaît aujourd'hui est l'héritier direct de cette contre-culture. On perçoit ici la résonance d'un geste fondateur : l'underground a prouvé que la BD pouvait tout dire, tout montrer, tout questionner.

Le manga : quand le Japon réinvente la BD#

Sur un sujet proche, découvrez notre article : Les Reines de sang T3 : Agrippine revient le 19 mars.

Osamu Tezuka, le « dieu du manga »#

Au Japon, la bande dessinée prend une ampleur sans équivalent occidental. Osamu Tezuka (1928-1989), surnommé le « dieu du manga », en est le principal artisan. Avec Shin Takarajima (La Nouvelle Île au trésor, 1947), il introduit des techniques cinématographiques dans la narration graphique : cadrages dynamiques, montage rapide, expression des émotions par le dessin. Son Astro Boy (Tetsuwan Atomu, 1952-1968) se vend à plus de 100 millions de volumes et donne naissance en 1963 au premier anime télévisé japonais (source : Wikipedia - Osamu Tezuka).

Un marché colossal#

Le manga japonais est aujourd'hui une industrie gigantesque. Les magazines de prépublication, Weekly Shōnen Jump (Shūeisha), Weekly Shōnen Magazine (Kōdansha), tirent à des millions d'exemplaires. Le marché est segmenté par lectorat : shōnen (garçons adolescents), shōjo (filles adolescentes), seinen (hommes adultes), josei (femmes adultes).

Des œuvres comme Dragon Ball (Akira Toriyama), One Piece (Eiichirō Oda, plus de 578 millions d'exemplaires vendus), Naruto ou L'Attaque des Titans ont conquis un lectorat planétaire. Le manga seinen offre des récits d'une complexité narrative qui rivalise avec la meilleure littérature.

En France, le manga représente désormais plus de 50 % des ventes de BD en volume, un basculement culturel majeur amorcé dans les années 1990 avec la vague Dragon Ball et Akira. C'est une transformation que j'ai longtemps sous-estimée, je le reconnais volontiers : non pas une mode passagère, mais une réorganisation structurelle du marché graphique francophone. J'ai mis du temps à comprendre que les rayons de la FNAC ne mentaient pas.

Le webtoon : la révolution numérique#

Naissance en Corée du Sud#

Le webtoon, né en Corée du Sud au début des années 2000, est la mutation la plus récente et la plus spectaculaire de la bande dessinée. Publié sur des plateformes numériques comme Naver ou Daum (aujourd'hui Kakao), le webtoon se lit en scrolling vertical sur smartphone, en couleur, souvent gratuitement (modèle freemium).

En 2023, le secteur a généré un chiffre d'affaires de 1,5 milliard d'euros en Corée du Sud, porté par plus de 10 millions de lecteurs quotidiens (source : CCI France Corée). Le marché mondial des webtoons devrait dépasser les 30 milliards de dollars d'ici 2030, avec un taux de croissance annuel composé de plus de 35 % (source : Mordor Intelligence).

Un médium à part entière#

Le webtoon n'est pas de la BD mise en ligne, et cette distinction compte. Son format vertical impose un rythme de lecture différent, des compositions spécifiques et une narration adaptée au scroll. Les meilleures séries, Tower of God, Solo Leveling, Lore Olympus, développent des univers narratifs qui alimentent ensuite des adaptations en anime, drama ou jeu vidéo.

En France, les webtoons francophones trouvent un public en forte croissance. Des plateformes comme Webtoon Canvas permettent à des auteurs indépendants de publier directement, sans passer par un éditeur. La frontière entre BD traditionnelle et webtoon s'estompe progressivement.

Le 9e art aujourd'hui : un médium pluriel#

La reconnaissance institutionnelle#

La bande dessinée a gagné ses lettres de noblesse, et il était temps. Le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, créé en 1974, est devenu l'un des plus grands événements culturels européens. Le Centre national de la bande dessinée et de l'image (la Cité de la BD) contribue à la recherche et à la diffusion du patrimoine graphique depuis 1996 via sa revue 9e Art.

Les grands musées exposent désormais la BD : le Louvre a lancé en 2005 une collection d'albums réalisés par des auteurs de BD, la BnF consacre régulièrement des expositions au médium. En 2020, le prix Nobel de littérature a été attribué à une poétesse, mais le roman graphique Maus d'Art Spiegelman avait déjà reçu un Pulitzer en 1992. La légitimité, elle, n'avait pas attendu les institutions.

La diversité des formes contemporaines#

La BD contemporaine est un paysage d'une diversité sans précédent :

  • Le roman graphique poursuit sa conquête du lectorat adulte avec des œuvres autobiographiques, documentaires ou historiques
  • La BD indépendante explore des territoires formels et narratifs audacieux
  • Le manga continue de dominer les ventes en volume à l'international, avec des genres riches qui repoussent les limites du récit graphique
  • Le webtoon capte un public jeune et connecté, avec des chiffres de lecture vertigineux
  • L'illustration numérique renouvelle les techniques créatives des auteurs contemporains

Les défis du 9e art#

Malgré cette vitalité créative, la bande dessinée fait face à des défis structurels. La surproduction éditoriale (plus de 5 000 nouveautés par an en France) rend la visibilité difficile pour les auteurs. La rémunération reste un problème : selon les États généraux de la BD, le revenu médian d'un auteur de BD en France se situe autour de 1 000 euros par mois. Le piratage numérique menace les modèles économiques traditionnels. Et la question persiste : comment le 9e art peut-il survivre à une industrie qui le vénère en musée tout en affamant ceux qui le font ?

Il y a dans ce paradoxe quelque chose de profondément cruel. Les mêmes institutions qui célèbrent le patrimoine graphique peinent à garantir des conditions dignes à ceux qui le créent. C'est peut-être le défi le plus urgent, bien au-delà des questions de format ou de support.

Pour autant, le 9e art n'a jamais été aussi vivant, aussi divers, aussi lu. De Töpffer à Solo Leveling, de Hergé aux créateurs de webtoons sur smartphone, la bande dessinée a prouvé sa capacité à se réinventer à chaque génération.

Je repense parfois à cette librairie de la rue Dante, disparue depuis. Aux bacs de Métal Hurlant, à l'odeur de papier et d'encre. Le support a changé, les écrans ont remplacé les pages, les algorithmes orientent ce qu'on lit. Mais l'essence demeure : cette résonance unique entre un trait, un mot et un regard. Deux siècles d'histoire, et la bande dessinée reste ce qu'elle a toujours été, un art véritablement populaire qui refuse de se laisser enfermer dans une seule forme. C'est, peut-être, la plus belle définition qu'on puisse en donner.

Sources#

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